04/08/2009

3 Nova Belgica (Manhattan (New York)) (1626): Manhattan bought from the Mohawk Indians

3NovaBachèteManhattanauxIndiensMohawk

 

Magnette F., Les Wallons et la fondation de New-York (1), in: VW, 1, 1938, p.5-16

 

 

De quelle espèce de Wallons s'agit-il? Il faut entendre ici par Wallons des hommes origi­naires des anciens Pays-Bas du Sud, ceux qu'il faut distinguer, alors comme aujour­d'hui, des Flamands de la Flandre, de la région anversoise, et à plus forte raison des habitants des provinces du Nord, de la Néerlande actuelle. On verra bientôt qu'il s'agira plus spécialement de Wallons de

cette partie de l'ancien Hainaut qui, dans la seconde moitié du xvii" siècle, conquise par les armées de Louis XIV, fit désormais partie du royaume de France, sous l'appellation de Hainaut français.

L'idée de rechercher quelle avait pu être la part de Belges wallons dans la fondation de New-York nous était venue, il y a quelques années, en 1924, quand notre attention avait été attirée alors que la célébration dans différentes villes des Etats-Unis du centenaire de la fondation, par des émigrés venus d'Europe, d'un établissement destiné à être un jour le centre principal de l'Amérique du Nord. Les Américains, comme nous l'apprenaient

 

(1) Reproduction   légèrement   modifiée   d'une   conférence   faite   devant   les membres de l'Institut archéologique liégeois, le 24 septembre  1937.

 

(p.6) d'intéressants articles de presse, voulaient commémorer, cette année-là, l'arrivée d'un groupe de « Huguenots-Wallons », comme ils les appelaient, sur l'emplacement de l'actuelle New-York. Notre curiosité étant ainsi déjà éveillée, nous reçûmes quelques mois plus tard, d'un ami liégeois établi là-bas, une élégante plaquette illus­trée, relatant les solennités qui s'étaient déroulées aux Etats-Unis et où l'on faisait l'histoire de l'établissement d'émigrants hollan­dais, d'une part, et de Belges wallons, d'autre part, sur les bords de l'Hudson. Détail typique, nous apprenions qu'en souvenir de ces pelgrims ou pèlerins de chez nous, un peu de terre wallonne avait été déposée en un petit édicule érigé à l'extrémité de l'ancienne presqu'île de Manhattan, noyau primitif de New-York.

N'y avait-il pas là de quoi étonner un peu ceux qui n'avaient aucun soupçon de cette participation belge à la naissance de la gigantesque métropole américaine? Ajoutons que l'on précisait la nationalité originaire de ces Wallons : c'étaient des familles de la région d'Avesnes en Hainaut, et l'on citait même le nom du chef de ces émigrants, un de Forest, d'Avesnes.

Qu'y avait-il de vrai, de certain, de prouvé dans cette coloni­sation wallonne ainsi affirmée; ou du moins comment avait-on pu arriver à cette affirmation, cadrant si peu avec ce que chacun pou­vait savoir, que la New-York d'à présent s'était substituée à la New-Amsterdam, lorsque les Anglais s'emparèrent de tout ce que les Néerlandais, ou Hollandais, possédaient sur les rives orientales de l'Atlantique?

Il y a là un problème d'histoire coloniale qu'il y avait intérêt à vouloir élucider malgré le côté parfois malaisé des recherches en présence de contradictions dans les renseignements fournis par les auteurs.

 

* * *

 

Comme c'est le cas pour tant de sujets d'histoire, il y a ici une donnée traditionnelle, admise longtemps sans conteste; puis il y eut l'examen critique des faits, et l'on arrive sinon à une thèse absolument opposée à la première, tout au moins à un compromis entre la tradition et la réalité, à une mise au point la plus objec­tive possible.

Quelle a donc été, tout d'abord et pendant longtemps, l'opi­nion admise en une matière qui a le droit de nous intéresser spé­cialement? C'est que les vrais fondateurs de la ville de New-York étaient des Hennuyers, conduits, comme nous l'avons déjà indiqué plus haut, par un Jesse de Forest, natif d'Avesnes.

Où trouvons-nous cette thèse? Dans une communication faite (p.7) en 1891 à la Société de Géographie de Paris par M. Virlet d'Aoust, thèse reprise et appuyée plus tard, en 1898, par un érudit belge, M. A. de Behault de Dornon, qui publia dans les Annales de la Société archéologique de Mons une étude intitulée : Le petit-fils d'une Montoise, fondateur de New-York.

Qui était ce Jesse (ou Jessé) (2) de Forest? La famille de Forest était celle de riches négociants drapiers, répandue dans le pays de Hainaut, à Bavai, à Valenciennes, à Douai, à Mons, etc. Elle était d'origine seigneuriale. Le premier de Forest connu, Melchior, épousa en 1533 une héritière fortunée de Mons, Mme de Fosset. L'un de ses petits-fils fut notre Jesse ou Jessé, né vers 1575. On nous représente celui-ci comme doué d'une vive intelligence, d'un carac­tère plein de fermeté, et, ce qui est doublement à noter, comme ayant épousé le goût de son époque pour les voyages et ayant tôt nourri secrètement un projet d'établissement en Amérique. Mais il lui fallait pour réaliser ce plan d'abondantes ressources. Les trouva-t-il, c'est possible, mais nullement certain, à en croire ses récents biographes. Le père de Jesse avait, à Avesnes, embrassé la religion protestante. Il dut pour cela quitter sa terre patriale et on le retrouve, après 1598, installé à Sedan, centre de réformés, où il se consacra à la fabrication, au commerce et à la teinture des draps de laine. Son fils épouse une Sedanaise. On le perd de vue pendant un certain temps. On sait cependant qu'ayant liquidé la maison paternelle, il s'installe à Leyde (3) en Hollande. Sa situation maté­rielle semble avoir été précaire, ce qui raviva en lui le désir d'aller chercher meilleure fortune sur le nouveau continent d'outre-Atlantique.

C'est maintenant que nous nous trouvons devant des exposés de faits bien peu concordants.

Si nous suivons toujours Virlet d'Aoust et de Behault de Dornon, nous apprenons qu'en 1621 Jesse retourne à Avesnes pour y recruter des colons, agriculteurs et artisans, au nombre de plus de 300, non compris les femmes et les enfants. Il leur donne rendez-vous à Anvers. On part joyeusement. On aborde après une heureuse traversée, au printemps de 1623, à la côte américaine, à l'extrémité de l'île de Manhattan sur l'une des rives du fleuve, appelé aujour­d'hui Hudson. Ce fut sur cette île, ou plutôt presqu'île en partie

 

(2) Jessé est un nom biblique : Jessé ou Isaï, petit-fils de Booz et de Rutli et père de David, qui fut sacré roi par Samuel.

(3) Leyde était devenu le principal centre de réfugiés ayant fui la rigueur des lois de répression décrétées contre les réformés des provinces du Sud. Une colonie particulièrement importante était formée de réfugiés wallons et français.

 

(p.8) marécageuse, que les Hennuyers s'établirent à demeure, créant ainsi le premier noyau de la future New-York. Jesse de Forest, nous dit-on, serait mort trois ans après, en 1626. Il laissait heureuse­ment des fils pour continuer son œuvre de colonisation.

A en croire toujours Virlet d'Aoust, les émigrés du Hainaut auraient donné à leur établissement le nom de Neuf-Avesnes. M. de Behault croit pouvoir déduire de ses propres recherches que tout cela est véridique. Il apporte cependant certaines précisions qui le font toucher de plus près à la réalité : il nous apprend qu'à la fin de 1623, alors que de Forest était déjà installé avec ses com­patriotes à Manhattan depuis huit mois, 30 familles émigrèrent à leur tour sur ces terres que nos Wallons, auraient, dès 1624, appe­lées Nouvelle Belgique. L'auteur conclut à son tour : « II est donc bien établi que Jesse de Forest fut le fondateur de New-York. »

Voilà donc la thèse. Quelle part de vérité contient-elle, c'est ce qu'il est utile de rechercher, d'autant plus qu'un érudit d'Avesnes même vient de réduire à néant les conclusions des deux auteurs précités.

 

* * *

 

Il convient de reprendre d'un peu plus haut l'histoire de cette colonisation, wallonne ou pas wallonne, et de s'efforcer d'attribuer à chacun ce qui lui revient.

Les premiers en date des colonisateurs des Amériques furent, on le sait, les Espagnols et les Portugais, ceux-ci, par hasard, ayant occupé quelques points de la côte du futur Brésil. On se doute bien que l'esprit de rivalité et de concurrence autant politique que com­merciale poussa bien vite d'autres peuples européens à la poursuite de domaines transocéaniques. L'Orient et l'Extrême-Orient asia­tiques leur étant déjà pour ainsi dire fermés, c'est vers la Guinée africaine, mais surtout vers celles des côtes orientales, atlantiques, de l'Amérique, non encore tombées sous la dépendance des conquistadors d'Espagne, qu'ils portèrent leurs regards. C'est ainsi qu'on trouve des Français en Floride dès 1582, que des Anglais occupent la Virginie, dès 1584.

Les Hollandais et les Belges vont bientôt suivre leurs traces. Les premiers ne possédaient pas encore de colonies. Mais, à partir du début du xvir3 siècle, ils vont réaliser quelques progrès dans ce qu'on appelait déjà les Indes occidentales, c'est-à-dire les Antilles et l'Amérique du Nord. Les Etats-Généraux vont se servir, pour encourager les initiatives des particuliers, du même moyen qu'au­paravant les rois de Portugal et d'Espagne, nous voulons dire l'oc­troi de concessions à des Compagnies. Aux Hollandais se mêlèrent (p.9) des Belges, autrement parler des gens des provinces du Sud, les Pays-Bas espagnols : des Anversois, des Yprois, un Tournaisien, des Brabançons. Il est ici un nom qu'il faut citer, celui d'un Anver­sois, Willem Usselinx, dont le rôle et la remarquable activité vien­nent d'être lumineusement mis en relief par M. Michel Huis-man (4). Homme aux initiatives hardies et aux larges vues en matière de colonisation, il travailla à obtenir des autorités néer­landaises des privilèges de navigation et d'exploitation dans les terres américaines. Il ne réussit que tardivement et après mille démarches à gagner les Etats-Généraux à son projet de créer une Compagnie des Indes occidentales, comme il en existait déjà une, depuis 1602, pour les Indes orientales.

En attendant, en 1609, la susdite compagnie chargeait l'An­glais Hudson de rechercher le fameux passage du Nord-Ouest vers l'Asie. L'explorateur n'y réussit point, mais cela lui donna l'occa­sion de fouiller les côtes du continent américain entre les 38° et 42° Lat. Nord; et c'est ainsi que, le 3 septembre de cette année 7609., Hudson aborde à l'embouchure d'un fleuve (déjà aperçu autrefois par des Français) qu'il reconnut jusqu'à la ville actuelle d'Albany et qu'il appela la « Rivière des Montagnes ». Ce fleuve porta plus tard son nom : c'est celui qui traverse l'immense agglomération new-yorkaise. L'année suivante, en 1610, d'autres Hollandais, aven­turiers-marchands (merchant-adventurers) exploitent cette décou­verte et s'installent à l'île Manhattan, où ils érigent une factorerie, et obtiennent même pour quatre ans un privilège d'exploitation. Tout cela est d'importance pour nous, puisque cela permet de poser ce fait que ce furent des Hollandais et non des Wallons de Neer-lande qui occupèrent les premiers en date l'emplacement de la future grande cité américaine (5).

Nous ne savons ce que devint ce premier établissement d'Euro­péens. Il est à supposer qu'il ne fut que passager; en tout cas, l'intérêt pour ces régions était éveillé. Aussi que vit-on? D'autres Néerlandais obtinrent, en 1614, concession d'octroi d'une compa­gnie, la Compagnie van Niew-Nederlandt, avec monopole jusqu'en 1617, et l'on voit un nommé Christiansen élever de nouveau dans l'île de Manhattan un poste qu'il dénomma « Nieuw-Utrecht ».

Mais, malgré sa prospérité naissante, cette Compagnie dut

 

(4) M. huisman, Willem Usselinx, un propagandiste colonial (extrait de la Biographie nationale, tome XXV, 1932, 20 pages).

(5) Le territoire situé entre les 40° et 45° Lat. N. fut érigé par les Etats-Généraux en province, avec droit pour la compagnie possédante d'avoir une armoirie spéciale : c'était un écusson portant un castor et entouré de ces mots curieux : Sigillum Novi Belgii.

 

(p.10) céder la place à plus puissante qu'elle-même. En effet était inter­venu W. Usselinx. Il avait enfin pu mettre debout, nous l'avons laissé prévoir, une Compagnie des Indes occidentales (West-lndi-sche Compagnie} au capital de 3 millions de florins. Nous sommes en 1617. Il fallut cependant attendre 1621, car ce n'est qu'alors que les Etats-Généraux confirmèrent officiellement l'existence de la Compagnie, avec droit de navigation depuis l'extrémité méri­dionale de Terre-Neuve jusqu'au détroit de Magellan! Le territoire de l'Hudson (la Nouvelle-Neerlande) se trouvait donc entièrement englobé dans celui concédé à la grande compagnie, qui pendant vingt-cinq ans a joué le rôle principal dans l'expansion coloniale néerlandaise (6).

Mais, nous dira-t-on, que deviennent dans toutes ces tracta­tions nos Belges wallons? C'est ce que nous allons voir.

 

* * *

 

Un rapprochement s'impose entre la personnalité éminente de W. Usselinx et celle de Jesse de Forest.

Les idées d'Usselinx en matière coloniale, fort en avance sur son époque (7), eurent une influence décisive sur les hommes ce aventureux » parmi les nombreux réfugiés flamands, anglais ou wallons qui s'entassaient dans les principales villes des Provinces-Unies; et si les Pilgrims se dirigèrent vers la Nouvelle-Angleterre et si des émigrants belges se rendirent un jour dans l'île de Man­hattan, Usselinx fut l'initiateur de ce mouvement. Etant lui-même belge et de plus calviniste, il est évident qu'il a dû entrer en rela­tions directes et intimes avec ses compatriotes et ses coreligion­naires et tout spécialement avec Jesse de Forest, qui avait, nous le savons, formé le projet d'engager des familles belges à s'établir dans le Nouveau-Monde. Nous savons aussi qu'on a voulu voir en lui le véritable fondateur de New-York.

Que fait-il? Après avoir recruté dans le Hainaut des artisans de tout métier et leur avoir donné rendez-vous à Anvers, il adresse,

 

(6) vander linden et delannoy, Histoire de l'expansion coloniale des peuples européens. Tome II, Néerlande et Danemark, Bruxelles, 1911.

(7) « II songeait à l'établissement de nouvelles colonies et de nouvelles républiques où des provinces pourraient se mettre au travail comme agricul­teurs ou mineurs, à la formation de nouvelles communautés basées sur des prin­cipes de justice et d'autonomie s'efforçant de gagner la confiance des indi­gènes et de les éduquer dans les arts de la civilisation. » (H. lafontaine, Novum Belgium, Ce que l'Amérique doit au peuple belge. Dans Le Flambeau, 1923.) Cf. M. huisman, op. cit., p. 10.

 

(p.11) en juillet 1621, à l'ambassadeur d'Angleterre à La Haye, Sir Dudley Carlton, une requête dans laquelle il demandait pour une soixantaine de familles, tant wallonnes que françaises (en réalité tous Wallons) l'autorisation d'établir une colonie... en Virginie, colonie anglaise, ce qui n'était pas précisément le territoire de l'Hudson, le Nieiv-Nederlandt. Les 56 signataires de la pétition représentaient un total de 229 personnes, leurs noms nous sont connus : ils portaient bien la marque wallonne (8).

De Forest n'eut aucun succès auprès de la Compagnie de Vir­ginie. Que fait-il alors? La même année 1621, venait de se créer la Compagnie des Indes occidentales. Notre homme se retourne du côté de la compagnie hollandaise. En août 1622, il obtient l'auto­risation de partir. En juillet 1623, il se mit en route avec un petit groupe de compagnons, aux noms, toujours bien français (Louis Le Maire, Bartb. Digan, Anth. Descendre, Anth. Beaumont, Jehan Godebon, Abr. Douillers, Dominique Masure, Jehan et Gilles Daynes, Jeh. Moustier de la Montagne), pour s'enquérir d'un éta­blissement qui pût devenir définitif. Or, cet établissement, ces hommes le cherchèrent et crurent le trouver... sur la côte de la Guyane, sur les bords de l'Oyapok. Jesse de Forest renvoya plu­sieurs de ses compagnons, lui-même restant sur place avec Louis Le Maire et Moustier de la Montagne. Mais, — et ceci est natu­rellement de nature à prouver que l'Avesnois ne fut en rien le fon­dateur de la colonisation wallonne ou hollande-wallonne sur l'Hudson, — de Forest mourut, probablement des suites d'un coup de soleil, le 22 octobre 1624, et ses collaborateurs furent rapatriés aussitôt.

Cette mort en Guyane, nous l'avions déjà vu relatée, en com­pulsant les travaux de de Borchgrave (8) et de H. Lafontaine. Aucun doute ne nous paraît plus possible depuis qu'a paru, il y a peu de temps, un livre qui épuise la question. Il a pour auteur un érudit d'Avesnes, M. Peltrisot et le titre en est : fessé de Forest, Avesnois, et la fondation de New-York (1936, Avesnes, 60 pages

(8) Citons-en quelques-uns : Jan Damont, laboureur; Jan Gille, laboureur; Abel de Crepy, ouvrier de !a navette; Henry Lambert, drapier de drap; Polie de Pasar, tiseran; Mari Filip, au nom de son mari munier; Thomas Farnacque, serurier; Martin Framerie, musicien; Pierre Quiesnier, brasseur; Pontus le Geay, faisseur d'estamin; Barthélémy Digand, soyeur de bois; P. Gautois, étudiant en théologie; Mousnier de la Montagne, estudient en médecine, etc., etc.

 

(8) La part des Belges dans la fondation de New-York, dans le Bulletin île la Société des Etudes coloniales, 1913.

 

(p.12) Nous ne pouvons nous dispenser de reproduire ici, en partie, ce que nous en dit un publiciste (Revue du Nord, t. XXII, n° 87, août 1936) :

«... C'est aux descendants mêmes de Jesse de Forest que nous devons la mise au point la plus objective. Trois d'entre eux, sur­tout, ont consacré un labeur inlassable à des recherches dans les fonds les plus variés, et il en est résulté quatre ouvrages d'une incontestable valeur scientifique : Les de Forest d'Avesnes et la Nouvelle-Hollande, publié en 1900 par John W. De Forest; — Le Tricentenaire de New-York et The Settlement of Manhattan in 1624, par Louis Effingham de Forest et Une Famille wallonne en Amérique, paru en 1914, œuvre de M""' Emely Johnston de Forest. Ce sont ces ouvrages, entre autres, qui ont servi à l'attachante mise au point que M. Peltrisot offre aujourd'hui aux Avesnois. »

Suit un aperçu de la vie de Jesse de Forest, jusqu'au moment où il se vit confier la mission d'explorer la côte de la Guyane en vue d'une émigration ultérieure et où il mourut (le 22 octo­bre 1624). « Ces faits indiscutables, relatés au Journal de voyage de l'expédition, prouvent que /. de Forest ne fut pas le fondateur de New-York. » Mais, en revanche, et pour des raisons que nous ne pouvons reproduire ici, il doit être reconnu que « si donc il n'eut pas la joie de mener à bien l'entreprise colonisatrice qu'il avait rêvée, du moins peut-on lui en réserver l'honneur d'en avoir été l'instigateur. »

Comment expliquer cette opinion, alors que les auteurs con­sultés par nous, outre M. Peltrisot, sont d'accord pour affirmer que l'Avesnois ne vint jamais lui-même à la Nouvelle-Néerlande?

Pour ce faire, il faut se poser la question : qu'advint-il de ceux qui, à l'initiative de Jesse, avaient signé la pétition que nous con­naissons? Ici, nous sommes plus exactement renseignés.

Ces gens n'étaient pas restés inactifs. Ne voyant pas revenir Jesse et ses compagnons et ne voulant pas attendre, ils furent assez heureux d'obtenir des Etats de Hollande qu'on appareillât un navire de 250 tonnes, appelé Nieuw-Nederlandt. Ce résultat était dû à l'instigation de la Compagnie des Indes occidentales, laquelle avait décidé de coloniser définitivement sur les bords de l'Hud-son une région qui jusque-là n'avait connu que des occupants passagers.

Au commencement de mai 1624, le bâtiment fit voile pour l'Amérique. Si le capitaine, Cornélis-Jacob May (ou Meyer) et son second, Adrian Joris, étaient néerlandais, ils amenaient avec eux, — et ceci devient pour nous du plus vif intérêt —, 30 familles, la plu­part wallonnes, dont on a pu heureusement conserver quelques (p.13) noms : en effet de documents et de rapports américains, il semble bien acquis qu'au moins la moitié des signataires de la pétition connue de juillet 1621 furent parmi ceux qui firent voile vers la Nouvelle-Belgique (Novum Belgiurn) de l'Hudson (10).

Ce ne fut pas sans peine que les nouveaux colons purent débar­quer, car il se fit qu'un navire venu de France se trouvait juste­ment ancré dans ces parages. Heureusement un autre navire armé, hollandais celui-ci, fit déguerpir les Français. Le capitaine May laissa 8 familles d'émigrants à l'embouchure de l'Hudson, à Manhattan. Avec 18 autres familles, il remonta le fleuve et les installa près de l'endroit où se trouve aujourd'hui la ville d'Albany et où l'on bâtit le fort dit d'Orange. D'autres Belges s'établirent dans Long-Island, en face de New-York, et, chose à relever, dans une baie qui, à cause de leur présence, reçut le nom de Wohle Borghs (== golfe wallon), nom qui s'altéra et devint Wallabout. D'autres encore débarquèrent vers l'Est, dans le Connecticut. Un autre groupe encore, venu de la rivière du Sud, dans la Delaware, construisirent un fort près de Gloucester (Etat de New-Jersey), non loin de Philadelphie.

Que conclure de ce qui précède? Tout d'abord, et encore une fois, que Jesse de Forest ne participa en rien, personnellement, à l'installation d'émigrants wallons en 1624 sur les côtes de l'Amé­rique du Nord, plus spécialement à New-York, mais que tous ses actes, ses projets, ce qu'il fit ou essaya de faire permettent simple­ment de voir sans doute en lui, comme son dernier biographe, M. Peltrisot, a cru pouvoir l'écrire, l'instigateur, le précurseur de l'entreprise colonisatrice qu'il n'eut pas la chance de mener à bien. Ensuite, l'élément d'origine française ou wallonne, c'est-à-dire non spécifiquement néerlandaise ou hollandaise, fut certainement pré­pondérant, du moins dans les débuts, et c'est ce qu'il importait de montrer. Enfin, on ne peut cependant vouloir trop exagérer cette participation wallonne, car qu'auraient pu faire nos braves Hen-nuyers, à quoi auraient-ils pu aboutir sans l'aide et la coopération indispensables des Hollandais, et cela sous les formes les plus diverses : création de la Compagnie des Indes occidentales; auto­risation et octroi de colonisation par les Etats-Généraux et par les Etats de Hollande; armement d'un bateau hollandais, portant le nom de Nieuw-Nederlandt et voguant vers un territoire qui avait

 

(10) Citons : De la Montagne, Du Four, le Rou, Le Roy, Du Pon, Ghiselin, Cornille, de Thou, de Crcnne, Damon, Campion, de Carpentier, Gille, Catoir, de Croy, Maton, Lambert, Martin, Gaspar, d'autres encore.

 

(p.14) déjà été reconnu et occupé antérieurement par des gens venus des provinces du Nord, territoire appelé lui aussi Nieuw-Nederlandtl1 II est prouvé que fausse est l'affirmation de certains que le pre­mier établissement de Belges aurait porté le nom de Neuf-Avesnes. Il s'est appelé officiellement et pendant longtemps New-Amster­dam, jusqu'au moment où les Anglais, ayant, en 1664-1674, établi dans ces parages leur suprématie, New-Amsterdam devint la New-York d'aujourd'hui.

La vérité est certainement qu'il y a eu mélange, ou si l'on aime mieux, coopération de deux éléments ethniques : l'un fran­çais-wallon, l'autre néerlandais ou flamand des provinces du Sud. Nous avons déjà parlé du rôle réellement d'initiateur de l'Anversois W. Usselinx. Qui voyons-nous maintenant appelés à la direc­tion, économique et politique, du Novum-Belgium, autre titre donné à la colonie? May ou Meyer, déjà cité, puis W. Verhulst, puis, en 1625, une autre individualité beaucoup plus connue : Pierre Minnewyt ou Minuit, d'origine allemande, fils d'un protes­tant belge, réfugié aux Pays-Bas, et habitué, apprenons-nous, à parler concurremment le wallon ou le flamand. — Mais, d'autre part, que constatons-nous? Parmi les 5 hoopman, ou comptables du Conseil de direction de la colonie naissante, un Wallon, Isaac de Raisières, i™ hoopman et secrétaire de la colonie. Si, après P. Minuit, il faut citer, comme organisateurs premiers du Nieuw-Nederlandt, l'Anversois Cornélis Melyn, puis le Brabançon Adr. van der Donck, on peut citer, comme premier médecin ayant résidé à New-Amsterdam, le Français wallon Johannès de la Montagne. Parmi les membres de la « Collégial Church », la première église du culte réformé ouverte outre-Atlantique, on en trouve beaucoup dont la nationalité d'origine est bien apparente : de Forest (remar­quons ce nom), de la Montagne, du Trou, Dufour, La Ney, Lesquir, de Rapalie, Vigne.

Mais arrêtons là ces constatations, d'autant plus que la ques­tion de savoir quel a été l'apport des Wallons se confond avec cette autre, plus large, qui consiste à connaître quel fut l'apport des Belges en général, ce qu'il n'a pas été dans notre intention d'exa­miner dans ces quelques pages.

Nous pourrions donc en rester sur les conclusions que nous avons cru pouvoir tirer de l'exposé des faits. Mais un complément s'impose à cet exposé, parce qu'il nous apportera la confirmation de la conviction où l'on est aux Etats-Unis que New-York est née de l'établissement sur les bords de l'Hudson et sur l'île de Manhat­tan de Wallons, et plus exactement de Wallons-Huguenots, à partir de l'année 1624. Et de là les cérémonies du Tricentenaire de New-York en 1924, auxquelles nous avons fait allusion au début de cette étude. Naturellement les Belges et les Américains de la république étoilée ont vu et exalté, en ces Wallons, des protestants. On com­prend parfaitement ce désir et ce sentiment, mais notre point de vue est autre, il est simplement « wallonisant » si l'on veut.

Un fait va nous frapper, c'est la place qui fut réservée au cours de ces cérémonies à des de Forest, à des descendants authentiques de l'ancêtre Jesse ou Jessé d'Avesnes. On ne peut en conclure qu'une chose, mais elle est à noter, c'est qu'à défaut de l'ancêtre, les héritiers de son nom ont dû émigrer et s'installer à New-Amsterdam, puisqu'ils y ont fait souche. Nous lisons dans une étude de M. le pasteur A . Rey consacrée aux Emigrants wallons de 1674, les lignes que voici : « De la famille de Forest, il est peu probable qu'aucun membre ait voulu quitter Leyde pour une terre lointaine aussi longtemps que son chef n'était pas rentré (de Guyane) ou qu'on n'était pas fixé sur son sort. Le fait est que ce n'est qu'en 1636 que Rachel de Forest épousa le jeune compagnon de son père, Mousnier de la Montagne, et partit avec lui et ses deux frères, Henri et Isaac, pour la colonie de New-Amsterdam que leurs descendants ne quittèrent plus. » Que conclure, sinon, comme d'aucuns l'ont pensé, qu'en réalité, à défaut de la Virginie, c'est bien dans le Nieuw-Nederlandt que, dans sa pensée intime et première, Jesse avait vu le pays où ses compatriotes et coreli­gionnaires, réformés, pourraient se refaire une patrie, au sein de laquelle ils auraient le bonheur de vivre et de prospérer, loin de tout fanatisme politique et religieux. N'ayant pu réaliser lui-même son projet, et c'est cela qui reste pour nous un mystère, ses enfants et petits-enfants ont dû considérer comme leur devoir de s'ériger en héritiers de sa pensée. C'est tout ce que l'on peut présumer...

 

* * *

 

Nous ne pouvons penser un instant ne serait-ce qu'à donner ici un résumé des fêtes qui se déroulèrent, au cours de l'année 1924, dans plusieurs villes des Etats-Unis, puis à Bruxelles, à Mons, et à Avesnes, la patrie de Jesse de Forest. Chacun pourra facilement en lire le détail dans une série de notices qui ont été publiées dans le Bulletin de la Société d'Histoire du Protestantisme belge (2° série, , pages 161 à 195) (11).

 

(11) Faisons remarquer que plusieurs des clichés illustrant ces notices ont été prêtés par notre Musée de la Vie wallonne, entre autres celui représentant les répliques du coffret en cuivre et de l'enveloppe en plomb ayant servi à envoyer à New-York de la terre wallonne et un parchemin.

 

(p.16) Nous retiendrons simplement ces quelques faits, parce qu'ils sont bien dans le cadre du sujet que nous avons voulu traiter en ces pages. La célébration du Tricentenaire de New-York fut entreprise par un comité institué par le Conseil fédéral des églises du Christ en Amérique (The Huguenot-Walloon New-Netherland Commis­sion); or, le président général de ce comité fut M. Robert W. de Forest, un descendant direct de Jesse de Forest. Le 19 mai avait lieu l'inauguration du monument commémoratif offert par la pro­vince du Hainaut. A la fin du discours prononcé par l'ambassadeur de Belgique (M. Cartier de Marchienne), le grand drapeau belge qui recouvrait la stèle de pierre fut amené par la petite Priscilla Mary de Forest, âgée de trois ans, descendante de Jesse de Forest à la neuvième génération.

Et pour finir, veut-on savoir ce qu'on put lire sur la stèle de pierre, gravé en lettres bien apparentes?

Offert à la Ville de New-York — Par le Conseil Pro­vincial de Hainaut — En mémoire des Colons belges — Qui arrivèrent — En Amérique sur le Nieve Nederlandt — Sous — La Conduite de Jesse de Forest, d'Avesnes — Alors appartenant — Au Hainaut — L'une des XVII Pro­vinces.

Voilà donc qu'en 1924, on rendait publique et quasiment offi­cielle la tradition favorable à l'ancêtre Jesse de Forest. Nous voilà en 1938 : oserait-on encore en soutenir la validité?

 

15:10 Écrit par Justitia & Veritas dans Algemeen | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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